Chapelle Sainte Brigite

Le Collet

Saint Jean d'Arves

Histoire d'une restauration

Visite de la chapelle

Responsable de publication : Association AVEC
Imprimerie spéciale
Août 1998

Histoire d'une restauration

Dans une commune comportant près de trente hameaux (appelés ici villages), souvent isolés les uns des autres par la neige, les maisons se regroupaient autour de leur chapelle.Ces chapelles étaient à l'époque entretenues grâce à des dons privés, et gérées par le curé entouré d'un conseil formé d'habitants du village.

Bâtie en 1737, la chapelle du Collet, commune aux habitants du Collet, du petit Collet, de La Tour et du Mollard est demeurée lieu de culte jusqu'au 25 juillet 1971.

Ce 25 juillet 1971, elle fut détruite par un incendie.

Commencèrent alors un travail, une mobilisation de près de trente années, pour préserver, reconstruire et restaurer cette chapelle.

Dans une époque où l'on estime souvent que se développent l'individualisme, le repli sur soi, cette mobilisation de trente années durant apparaît presque extraordinaire.

Pendant toute cette période, le travail de restauration fut le point de rencontre, de convergence de près de cinquante personnes, l'occasion de fêtes de villages, de cérémonies religieuses, le centre de lourds travaux de maçonnerie, de charpente, de réalisation de fresques…

Au-delà de cette analyse sommaire, comment faire sentir, dans un bref texte, cette qualité de relations, ce travail bénévole en commun pour réparer la charpente, préparer le mortier et faire les travaux de gros oeuvre, réparer la cloche, peindre les fresques ? Comment illustrer la chaleur des fêtes de villages organisées collectivement pour rassembler les personnes et pour financer les travaux ? Comment rendre compte des dons financiers ? Comment expliquer la poursuite de cet effort sur une durée aussi longue ? La foi chrétienne animait certains, le souci de l'histoire, le respect du passé, le besoin de recréer une vie collective ont poussé d'autres. Tous se sont retrouvés, ont réalisé et construit.

Quelques dates, quelques repères : dans les années qui suivent immédiatement l'incendie de 1971, certains habitants des hameaux préservent le bâtiment, en faisant refaire la toiture. Au hameau du Mollard, des fêtes organisées pendant l'été permettent de réunir les premiers fonds et de souder le noyau de l'équipe future ; pendant les dix années qui suivent, une progression par petits pas permet chaque année une évolution : mobilisation : "estivants" et d'habitants du village qui nettoient la chapelle et son mobilier (aidés des jeunes de la colonie voisine) et, grâce à un travail de longue haleine, remettent les murs en état ; En 1983, les soldats du 13ème bataillon de chasseurs alpins (sollicités par l'équipe des restaurateurs) participent aux travaux en réalisant la chape de béton et le raccord de la toiture ; de 1983 à 1988, les travaux s'accélèrent, des habitants du village prennent en charge d'importants travaux de gros œuvre pour la charpente, la maçonnerie, le drainage ; un professeur de dessin, Louisette Gaultier, travaillant en liaison avec un prêtre orthodoxe, fait œuvre de création originale en proposant que les murs de la chapelle soient ornés de fresques inspirées de l'art byzantin. Le parti ainsi pris est de ne pas tenter une restauration conforme au style baroque original (un peu comme, à Paris, la pyramide du Louvres ne tente pas d'imiter le style des bâtiments environnant, mais s'y intègre). Durant l'été 1988, les cartons représentant les projets de fresques sont exposés au public au hameau de La Tour. Comme cela est la tradition dans beaucoup d'églises, certains habitants du village apparaissent sur les fresques. Dès l'été 1988, des habitants du village testent le premier enduit, sur lequel est peint le Saint Jean-Baptiste que l'on voit sur le mur extérieur ; en 1988, création de l'association "AVEC" (Association à Vocation Écologique et Culturelle). La restauration ne bénéficiera d'aucune subvention publique. Des dons privés et surtout l'organisation des fêtes de villages, les cotisations des adhérents, et tout le travail bénévole effectué permettront la restauration ; de 1989 à 1994, réalisation des fresques, par la technique a "fresco" de peinture sur enduit frais. Ce travail est réalisé en peignant avec des pigments de couleurs naturelles sur un enduit à base de chaux (50% de chaux, 50% de sable de rivière). Cet enduit est passé en deux couches, et c'est sur la deuxième que le peintre travaille. La peinture doit être réalisée avant que l'enduit ne soit sec : on doit donc évaluer la surface qu'il est possible de peindre dans la journée, et enduire cette seule surface, avant de progresser le lendemain… ; la réalisation et l'application du mortier sont d'abord effectuées par des habitants du village et des estivants, puis par un maçon professionnel ; la porte, en mélèze, est confectionnée par des habitants du pays, après la combustion de la porte ancienne dans l'incendie ; de même, l'autel, formé d'un tronc de cerisier et d'une lauze de schiste provenant du village voisin, est fait localement. Dans l'autel est présente la plaque d'ardoise qui contient les reliques de Ste Brigide ; le clocher est refait à neuf. La cloche initiale, fondue par Burdin aîné en 1884, avait été fendue par le choc thermique causé par les lances des pompiers lors de l'incendie. de 1971. Un habitant du village, mettant au point une technique complexe de brasure, la remet en état, mais la cloche ainsi réparée sonne faux. On doit se résoudre à acheter une cloche neuve à Annecy. La cloche de Burdin aîné est déposée sur le sol de la chapelle, à gauche de l'entrée; les vitraux modernes sont réalisés par Serge Magnin, artiste lyonnais.

Les habitants du village réalisent les travaux de finition extérieure (crépi)

la bénédiction de la chapelle et le baptême de la cloche ont lieu en 1996, lors d'une cérémonie présidée par le vicaire épiscopal de St Jean de Maurienne, et concélébrée par cinq prêtres. L'archiprêtre orthodoxe qui avait contribué à la création des fresques assistait à la cérémonie. (Une cassette vidéo représentant cette cérémonie est disponible auprès de l'association "AVEC") ; tout dernièrement, un "estivant" sculpte une statue de la Vierge à l'enfant, qui trouve sa place dans la niche ; en ce mois d'août 1998, il reste à paver le sol, à aménager les abords.

La chapelle est aujourd'hui un lieu vivant : lieu de célébration chrétienne, lieu visité par les touristes, lieu fréquenté par ceux qui cherchent, pour un instant, un moment de repos dans une promenade, lieu qui permet de renouer avec les racines et le passé, havre de paix

Trente ans de travail collectif, fête des dix ans de l'association "AVEC" : la restauration du passé, qui a permis l'échange, la rencontre, le dialogue, ouvre vers l'avenir.

Visite de la chapelle

Vous venez d'entrer dans ce petit sanctuaire, là où se rencontrent le visible et l'invisible, le réel et le divin. Pèlerins, c'est notre titre de transport sur cette Terre...

Visiteurs, pèlerins, ou promeneurs dans la vallée des Arves, vous n'ignorez pas les chemins du Baroque que les églises et les chapelles nous font découvrir. Ici, tout change subitement, c'est une oasis byzantine au cœur du Baroque que nous allons vous faire parcourir.

"Au moins, ici, nous ne sommes pas seuls…" disait un visiteur. Il y a du vrai. Dans ces villages de montagne, en 1737, la vie est rude, les maladies nombreuses, les incendies fréquents. L'homme mesure sa fragilité et, bien que le courage ne lui manque pas, il s'adresse à son Créateur en lui construisant des lieux de prière qui sont autant de "Maisons de Dieu" où l'on viendra se recueillir. La cloche sonnera différemment selon qu'elle annoncera une naissance, un décès ou l'appel à la prière. Le repos dominical, la messe, sont, socialement, les moments où toutes les personnes du village se retrouvent, échangent, témoignent de leur appartenance à une même communauté.

Sainte Brigide (455-524) est la patronne de cette chapelle. Vierge irlandaise, fondatrice du monastère de Kildare, elle était invoquée au Moyen-Âge dans les cas de maladies contagieuses, à l'époque où la peste exerçait ses ravages. À ses cotés sont représentés les saints patrons des dix autres chapelles de Saint Jean d'Arves.

Faute de documents, nous ne connaissons pas toutes les raisons qui ont conduit les habitants des hameaux à prendre pour patron tel ou tel Saint. Certains ont vécu dans la région (St Bernard de Menthon, St François de Sales…), d'autres avaient sans doute une spécificité qui amena les habitants à se vouer à eux.

Village (hameau)

Saints patrons

Construction de la chapelle

Le Chambon

St Antoine, St Roch

1598

La Chal

St Bernard de Menthon

ND de la Présentation

1616

Le Collet

Ste Brigide

1737

Entraigues

Ste Marie Madeleine

St François de Sales

chapelle :1621

église : 1846

Le Poingt

St Laurent

1626

Les Salanches

St Benoît, ND des Grâce

1731

La Tour

Pénitents blancs du Saint Sacrement

1610

chapelle détruite en 1895

Le Valonnet

St Claude, ND de la Pitié

1732

en ruines

Le Villard

St Sébastien, St Fabien

St Jacques le Majeur

St Christophe,

ND de la Visitation

1498

chapelle détruite par une avalanche en 1978

Le Villaret

Ste Barbe, St Joseph

ND des neiges

1661

Les objets :

La pierre d'autel, retrouvée après l'incendie de 1971, contient des reliques de Ste Brigide ; elle est présente dans le nouvel autel.

Grâce aux habitants du village qui, lors de l'incendie, ont regroupé à l'église de La Tour les objets qui avaient pu être sauvés du feu, vous observez ici de nombreux témoignages du passé historique de la chapelle

La statue polychrome de la Vierge à l'Enfant date du XIXème siècle. Les statues de Ste Brigide et de St Antoine sont des sculptures en ronde bosse (face avant sculptée, face arrière plane), réalisées dans le même tronc d'arbre, sans doute par un sculpteur local au XVIIIème siècle.

Les images du chemin de croix, placées dans des cadres au-dessus de la porte d'entrée, ont été sauvées de l'incendie et placés à nouveau ici après la restauration du bâtiment.

Le meuble situé à gauche de l'autel servait de rangement aux ornements sacerdotaux. Il date sans doute du XVIIIème siècle et a été réalisé probablement par un artisan local.

Ont aussi été sauvés du feu les chandeliers, le lutrin, le Missel.

La cloche fondue par Burdin en 1884 est déposée à gauche de l'entrée.

 Les fresques :

Comme vous l'avez lu dans le paragraphe précédent, la réalisation des fresques a été entreprise en faisant appel à une création originale, s'inspirant de l'art byzantin et de ses icônes, sans essayer de copier ou de reproduire le style baroque des églises de la région.

Prenez le temps de contempler aujourd'hui ces représentations évangéliques, notre histoire, un message d'amour, un cœur à cœur.

Si vous vous asseyez face à l'autel vous apercevrez la Vierge en Orante ; elle nous invitait à entrer. Maintenant elle nous accueille avec tendresse, comme elle accueillit en 1846 les jeunes bergers Maximin et Mélanie pour transmettre son message sur la montagne de la Salette. Les arvains fréquentaient ce pèlerinage de La Salette. Le chemin était étroit à l'époque, et l'on y allait à pied par les montagnes.

Le paysage des fresques évoque la fierté des montagnards. Les trois Aiguilles, à gauche sur le tableau, et le pic de l'Étendard à droite. La femme en costume est une habitante, maintenant décédée, de l'un des villages. Elle est, en quelque sorte, l'initiatrice de la restauration de la chapelle, qu'elle avait toujours connue et souhaitait voir reconstruite. L'homme que l'on distingue de l'autre côté est "l'ermite", encore surnommé "le père éternel". Habitant St Sorlin, il s'était retiré à l'écart, aux Prés Plans, dans la montagne. Ses skis, seul moyen pour aller se ravitailler en hiver, ne le quittaient jamais

Nous allons suivre l'itinéraire correspondant au travail "a fresco" (peinture à l'enduit frais).

En faisant un quart de tour vers la droite, nous voyons deux grandes fresques au-dessus d'une rangée de Saints. Dans cette rangée, un rectangle plus important est réservé à Ste Brigide, patronne de la chapelle. Sainte patronne de l'Irlande et religieuse devenue ermite, elle a pu accueillir des évêques venus lui rendre visite grâce à sa seule vache qui lui a donné en une journée le produit de trois bonnes laitières.

Promenons-nous maintenant dans le registre inférieur. Deux saints encadrent Ste Marie-Madeleine, que l'on reconnaît au vase de parfum de grand prix destiné à oindre les pieds du Christ, en signe de grand respect. St Fabien, tourné vers elle, porte le glaive emblème du martyre, car il mourut victime de la persécution des romains contre les chrétiens. L'assemblée des évêques était réunie pour élire un nouveau pape, lorsqu'une colombe se posa sur la tête de l'évêque Fabien, qui fut désigné d'office. Il fut pape de 236 à 250.

Considérons maintenant St Antoine l'ermite, thaumaturge dont la biographie dit qu'il faisait des miracles. On lui reprochait de ne pas suivre de grandes études théologiques, et il répondit : "natura sufficit, la nature me suffit". Il vécut en Égypte de environ 251 à 356 et fut le fondateur des premiers monastères connus.

Tournons maintenant nos regards vers deux hommes qui ont pris à la lettre les paroles de l'Évangile : " Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, ni un second vêtement". Dans sa gueule, le chien apporte à St Roch (1295-1327) sa nourriture quotidienne. Dans sa main droite, le compagnon St Jacques le Majeur (St Jacques de Compostelle, mort en l'an 44) tient le rouleau des Écritures, son chapeau porte une petite coquille. L'un et l'autre s'appuient sur un bâton de pèlerin.

>En comparant l'ordonnance de ces deux registres latéraux, nous observons deux personnages étranges revêtus d'un vêtement blanc et portant une cagoule. Ils n'ont pas de nimbe (auréole derrière la tête). Personnages anonymes, ils appartiennent à une confrérie de "Saints hommes" qui ont fait le choix d'une vie retirée du monde et dont la chapelle, construite en 1610, se trouvait à La Tour dans l'actuel cimetière. On les trouve aussi représentés en l'église de St Sorlin, au bas de la tribune.

En nous retournant, nous comparons le registre inférieur parallèle. Nous retrouvons un pénitent blanc précédé de Saint : Laurent, martyre supplicié sur un gril ardent (210-258), puis l'évêque St Benoît (750-821) qui porte un rouleau sur lequel on peut lire une devise : "Ora et labora : prie et travaille".t

Saint Bernard de Menthon (923-1008), comme St Georges, triompha du dragon, symbole du démon. Il fonda les hospices du petit et du grand St Bernard, et est le Saint patron des alpinistes.

Ste Barbe, vierge et martyre légendaire, dont la légende rapporte qu'elle fut victime de la méchanceté d'un père autoritaire qui la décapita, est représentée auprès de St François d'Assise parlant aux oiseaux. Notons que les patrons de la chapelle du hameau d'Entraigues sont Ste Marie Madeleine et St François de Sales.

Nous regardons à nouveau l'autel. À gauche et à droite, le Christ est représenté distribuant le pain qui deviendra son Corps, puis la coupe de vin qui deviendra son Sang.

La Crucifixion du Christ est représentée au-dessus de la petite porte, entre sa mère la Vierge Marie et St Jean l'Évangéliste, le disciple qu'il aimait. Les croyants ne pouvant distinguer la Croix de la Résurrection, le Christ est ici représenté déjà dans sa Gloire : on distingue les plaies du supplice, mais le visage ne porte aucun signe de souffrance. L'apôtre Jean représente ici l'humanité tout entière.

La grande scène de gauche représente l'Ascension, autre manifestation de Dieu. On reconnaîtra sur les autres scènes, en tournant son regard dans le sens des aiguilles d'une montre, la Transfiguration, la Pêche miraculeuse, la Sainte Famille, et les deux grandes fresques évoquant les deux grands mystères chrétiens : la Résurrection, reproduction de la scène présente à St Sauveur in Chora à Istambul, et la Nativité, représentée dans un environnement savoyard.

 Au revoir…

On dit parfois "Un Saint triste est un triste Saint…". Une église triste est une triste église… Ici, les couleurs, les images incitent à la joie, par la gaieté, l'harmonie colorée des tous les détails (animaux, objets familiers, fleurs, plantes de nos montagnes).

Si cette halte vous a apporté la paix et la joie, repartez heureux, et peut-être à une prochaine fois.